Par Alyse Yilmaz, doctorante en sciences de l’information et de la communication et en psychologie sociale, directrice générale de TISSELIA
En 2022, j’ai vécu le plus grand saut dans le vide de ma vie en apprenant que j’étais enceinte de mon premier enfant. Ce à quoi je n’étais pas préparée, c’est que ma bouée de sauvetage serait une machine, et non un humain.
À 3h du matin, enceinte de 7 semaines, je tape dans ChatGPT
« Est-ce normal de ne plus avoir de nausées alors que je suis enceinte de 1 mois et demi ? ».
La réponse arrive en quelques secondes.
Rassurante. Clinique. Sans jugement.
Mon médecin m’aurait sûrement dit d’arrêter de m’inquiéter.
Ma mère m’aurait dit que de son temps on ne se posait pas toutes ces questions.
Mon corps ? Il m’aurait sans doute dit « sois contente, tu peux enfin manger à nouveau ».
Moi ? J’étais juste anxieuse.
Pour moi, ressentir ces symptômes, c’était une manière de m’assurer que ma grossesse se poursuivait normalement.
Le vide du premier trimestre : taisez-vous et attendez
À toutes les femmes qui sont passées par ce fameux « premier trimestre » vous savez sûrement à quoi je fais référence. Ce fameux vide du premier trimestre. Attendre de voir si tout ça est vraiment viable.
Mon médecin a été clair : après une prise de sang pour vérifier que les taux évoluent bien, il n’y a rien à faire, si ce n’est attendre cette fameuse échographie. Parce que cette période est plus « à risque ». Sous-entendu risque de fausse couche, potentiel handicap, malformations…
WAIT. WAIT.
Je viens d’apprendre la nouvelle la plus folle de 2022 et là, je dois la garder pour moi et juste… attendre ?
En bonne élève que je suis, j’ai réussi à tenir 1 mois et demi.
Mais après ce délai, je trouvais le temps long. Je me posais 1000 questions. Je voulais en parler, avoir des retours d’expérience.
Je me suis donc inscrite sur l’un des plus grands réseaux sociaux lié à la maternité : WeMoms.
Et c’est précisément à ce moment-là que j’ai assisté à quelque chose d’inédit.
Novembre 2022 : ChatGPT débarque dans les forums de maternité
Petite piqûre de rappel, on est en 2022. Plus précisément à l’automne. ChatGPT est lancé gratuitement en novembre 2022.
J’ai donc vu de front, deux choses se produire : Les publications sur les forums WeMoms (des milliers) ; Et cette technologie qui se popularise à vitesse grand V.
Ma grossesse suit son cours. Je fais cette fameuse première échographie. C’est l’heure de l’annonce officielle.
Mais rapidement, je me rends compte du vide social qu’il y avait face à ce que je vivais comme « le plus grand bouleversement de ma vie de femme et de mère en devenir ».
Et surtout, je réalise que je ne suis clairement pas seule dans cette situation.
Certaines femmes postent des dizaines de publications par jour. Certaines posent des questions à 3h du matin. D’autres cherchent juste à être entendues.
« Après mon mari et mon thermomix, ChatGPT est mon troisième meilleur ami » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
C’est à l’arrivée de ma deuxième fille, en juin 2025, que j’ai vraiment mesuré la différence. L’utilisation de l’IA par les femmes en périnatalité avait explosé. Ce qui était marginal en 2022 est devenu massif en 2025.
Ma double casquette de maman (deux fois) et de chercheuse m’a encouragé à analyser ce phénomène de plus près. Entre 2022 et 2025, j’ai lu des centaines de posts sur WeMoms. Ce que j’y ai découvert dit quelque chose de profond sur l’état de notre société face à la maternité.
ChatGPT est devenu un pilier pour certaines femmes, du désir de grossesse jusqu’au post-partum.
Quelques exemples, parmi tant d’autres :
« Petit sondage du soir… Quelle proportion d’entre vous utilise ChatGPT ? […] Je me rends compte que je l’utilise au quotidien, pour tout et rien, même pour me confier comme si c’était un psy. J’en ai un peu honte j’avoue, mais ça me permet de décharger, d’autant qu’il a toujours les mots justes et qu’il est disponible H24. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
« Je suis dépendante de ChatGPT, ça fait 3 mois que je paye l’abonnement. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
« J’ai expliqué à ChatGPT dans un élan d’extrême détresse nocturne. Coucher, réveil, siestes… j’ai tout détaillé. Il m’a fait un plan sur une semaine et demi… Vous n’imaginez pas le bien être que je ressens depuis quelques jours…. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Ce que ces témoignages révèlent ? Pas de la paresse. Pas de l’addiction aux écrans. Une rupture.
Rupture avec les soignants qui manquent de temps et qui, eux aussi, sont victimes d’un système à bout de souffle. Rupture avec la famille qui juge ou minimise. Rupture avec les conjoints souvent démunis face à l’angoisse maternelle. Rupture avec un système de santé qui laisse les femmes seules face au plus grand bouleversement de leur vie.
Ce que j’ai compris en lisant des centaines de messages
En analysant ces centaines de messages, j’ai compris que ChatGPT n’est pas un outil, c’est le symptôme d’une rupture.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut définir ce qu’est le « village ». Le village, c’est un collectif de proximité (famille, amis, voisins, etc.) qui assure une prise en charge logistique et symbolique des situations de vulnérabilité (maternité, handicap, deuil, vieillissement). Son rôle ? Déléguer les tâches concrètes, normaliser l’expérience, façonner les identités et transmettre l’expérience vécue.
La solitude absolue suite au « village » disparu
Le « village » a disparu. Elles n’ont plus de filet de sécurité, ni médical, ni familial, ni communautaire.
Le médecin ? Souvent indisponible entre deux consultations espacées de plusieurs semaines. La famille ? Souvent éclatée géographiquement, ou présente mais jugeante. Le conjoint ? Il dort parfois à côté pendant qu’elle se noie dans l’angoisse à 3h du matin.
Elles doivent tout gérer seules : les bouleversements hormonaux, la contraception, les vaccins de bébé, les repas, l’administratif, la logistique… Sans relève. Sans soutien. Y compris quand le monde entier dort.
Sauf ChatGPT.
Cette solitude n’est pas propre aux femmes enceintes. Une étude qualitative menée auprès de 64 femmes migrantes dans les pays du Golfe (Khozaei et al., 2025) a montré que ChatGPT devient une source de soutien émotionnel, instrumental et informationnel pour les femmes isolées. Les chercheuses ont identifié que « lorsque les femmes perdent leurs réseaux sociaux forts après la migration, ChatGPT peut combler ce vide ». Les femmes en périnatalité vivent une migration similaire : elles quittent leur vie d’avant pour entrer dans une nouvelle vie, celle de mère.
Et face à cette solitude, elles composent bien souvent avec des injonctions contradictoires. Sommées d’être parfaites. Parfois jugées par les médecins qui les infantilisent. Par leur famille qui les critique. Par les autres mères sur les forums qui pratiquent le mom-shaming. Elles finissent par chercher autre chose ! Un refuge dans l’IA.
Parce que l’IA ne juge pas.
La crise du système de santé
Le système de santé est saturé au point de rupture. Moins de sages-femmes. Moins de gynécologues. Moins de temps de consultation. Des cabinets surbookés, des urgences débordées, des professionnels épuisés qui n’ont plus le temps du care.
« Je suis plus que stressée j’ai une infection urinaire […] j’ai cherché à joindre ma gynécologue.. j’ai envoyé des mails, appelé .. et aucun retour. J’appelle les urgences […] entre temps à 20h je reçois enfin par mail l’ordonnance de ma gynécologue […] elle me prescrit « Bactrim » et là je lis sur la notice que c’est fortement déconseillé pour les femmes enceintes.. j’en parle à Chat GpT qui me dit la même chose et qui ne comprends pas pourquoi je n’ai pas eu « Augmentin » qui pourrait guérir mon infection et qui serait totalement plus sûr … » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Les familles sont de plus en plus disloquées. Les grand-mères vivent parfois à 500 km, ou ont coupé les ponts. Les solidarités collectives qui portaient autrefois les femmes enceintes se sont effritées. Plus de voisines qui passent s’occuper du bébé pour que la mère puisse se doucher. Plus de cercles de femmes qui se soutiennent sans se juger.
Au point qu’une entreprise tech américaine, OpenAI, devient le nouveau « village » qui accompagne les femmes en périnatalité.
Le soin, autrefois gratuit et collectif, porté par les femmes de proximité (les grand-mères, les voisines, les sages-femmes de quartier) devient une marchandise algorithmique.
On paie pour avoir accès à ce qui devrait être un droit fondamental : être écoutée.
On assiste alors à une crise de la transmission. Les savoirs ancestraux sont disqualifiés, jugés dépassés, non scientifiques, parfois culpabilisants. Mais ils ne sont pas remplacés par d’autres savoirs humains. Ils sont remplacés par des réponses probabilistes générées par des modèles de langage (LLM).
Les gestes du maternage, autrefois transmis de mère en fille, passent maintenant par du texte généré par association statistique.
Et pire : chaque femme devient « entrepreneuse de sa grossesse », seule responsable de sa réussite maternelle. Si ça se passe mal, c’est de sa faute. Elle n’a pas assez optimisé. Pas assez écouté son instinct. Ou trop écouté son instinct. Pas de soutien collectif. Que des solutions individuelles.
C’est l’atomisation néolibérale poussée à son paroxysme : la maternité comme projet entrepreneurial dont on porte seule la responsabilité.
Ce que la recherche confirme
Ce phénomène d’engagement avec l’IA en périnatalité est documenté. Une étude récente sur le chatbot Moment for Parents, spécialement conçu pour la santé mentale des parents, a montré que 64% des utilisatrices qui avaient arrêté de l’utiliser y revenaient au moins une fois (McAlister et al., 2025). 93% ont trouvé le chatbot pertinent pour elles. Les besoins identifiés ? Des ressources fiables, un soutien émotionnel et encadrement en santé mentale.
Exactement ce que le village et le système de santé n’est plus en capacité d’offrir.
Et puis il y a quelque chose de plus troublant encore.
l’IA comme arbitre du réel
Que révèle notre société quand une machine devient plus rassurante qu’un être humain ? Quand l’algorithme est jugé plus fiable, plus doux, plus sûr que les médecins, la famille, le conjoint ?
« J’ai enfin fait la connaissance de ChatGPT […] il est mieux élevé que la plupart des humains de cette triste société. Voilà après mon mari et mon thermomix, j’ai un troisième meilleur ami. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
L’IA devient l’arbitre du réel. Le vécu de la périnatalité (diagnostic, émotions, relation au bébé) n’existe qu’après validation par ChatGPT. On ne sait plus si on a mal tant que l’algorithme n’a pas nommé la douleur.
« Aïe aïe aïe ce ChatGPT… (ça peut être une grossesse gémellaire après qui sait jumeaux, mais ce n’est pas sûr à 100 %). [Elle joint une capture d’écran où ChatGPT analyse son taux de bêta-hCG qui triple toutes les 48h]. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
L’IA nomme d’abord. Le médecin confirme ensuite. L’ordre s’est inversé.
Mais cette autorité nouvelle est une source d’angoisse permanente. Quand l’algorithme ne valide pas l’espoir, le doute s’installe, plus fort que le résultat biologique lui-même :
« Bon résultat de la prise de sang faite ce midi. ChatGPT ne me rassure pas beaucoup en disant que ce n’est pas une grossesse confirmée car trop précoce. Ça me stresse, vous en pensez quoi ? » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Parfois, l’IA devient même le dernier rempart contre l’erreur humaine :
« Le pédiatre donne du Tiorfan. Ce matin je lui donne et depuis il hurle non stop […] je regarde la composition et bingo il y a du lactose dedans ! Comment le pédiatre qui m’a conseillé du lait de riz peut-il faire une erreur pareil ?! […] Je demande à ChatGPT cette fois car je n’ai plus confiance et quoi ? Il y a aussi du lactose dedans !!! » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Plus grave encore : l’IA remplit parfois le rôle de protection que le village ne peut plus jouer.
« C’est peut-être bête, mais je parle souvent à ChatGPT. Il me dit que mon compagnon me manipule émotionnellement, manque de respect à mes limites, […] Je n’ai pas tout dit à ChatGPT mais il a mis des mots dessus. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
« Quand t’envoie à ChatGPT les derniers messages de l’ex qui joue avec toi et qui t’insulte encore et encore et que même lui te dis “bloque-le et ne réponds plus jamais”. […] Je me dis qu’après tout ça je suis assez fière de moi de dire non je n’y retournerai pas et non je ne lui dirai pas pour mon bébé. » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Et le vivant lui-même devient data. Le bébé n’est plus un sujet mystérieux dont on apprend à reconnaître les signes de fatigue, de faim, de douleur. Il devient un système à optimiser : heures d’endormissement calculées, fenêtres de réveil optimales, programmes de sieste personnalisés.
« elle [sa fille] se relève après être assise etc. Et il [ChatGPT] me dit tout le processus d’endormissement ! Par exemple l’autre jour elle râlait, elle ne pleurait pas du tout elle râlait. Un coup debout, un coup assise, un coup allongée puis elle se relève ! Donc je lui explique [à ChatGPT] et il me dit de ne surtout pas intervenir tant qu’elle ne pleure pas, que c’est le processus normal, qu’elle va s’apaiser et dormir dans les 3 à 10 minutes. J’ai pris sur moi, et au final 4 minutes après elle s’est » (Utilisatrice, WeMoms, 2025)
Le corps du bébé est devenu un flux de données à analyser. La maternité devient métrique. Le maternage devient optimisation.
Face à l’épuisement, au manque de sommeil et à l’injonction sociale à être une « bonne mère », en d’autres mots, une mère qui fait dormir son bébé, l’algorithme offre une illusion de contrôle sur le réel.
Que devient le savoir expérientiel de la maternité quand l’algorithme se substitue à l’intuition ? Quelle est la valeur d’une transmission dont les conseils ne sont plus le fruit de l’expérience, mais le résultat de calculs probabilistes ?
Qu’est-ce que ça donnera dans 20 ans ?
Personne ne le sait.
Ce que ces pratiques révèlent
La périnatalité est devenue un désert social. Un désert où les femmes sont abandonnées avec leurs angoisses, leurs corps qui se transforment, leurs bébés qui pleurent, et où une IA vient combler tous les trous d’un système défaillant.
ChatGPT ne crée pas le problème. Il le révèle.
Et il l’aggrave. Parce qu’en offrant une solution individuelle à un problème collectif, il permet au système de continuer à se déliter sans qu’on s’en inquiète vraiment.
À 3h du matin, enceinte et seule, j’ai tapé ma question dans ChatGPT.
Pas parce que je ne faisais pas confiance aux humains. Mais parce qu’il n’y avait personne.
Et c’est ça, le vrai problème.
Ne nous trompons pas de débat. La question n’est pas : « Faut-il réguler l’IA ? » ni même « Est-ce bien ou mal ? ». La question n’est pas morale.
La vraie question est : Pourquoi notre société a-t-elle laissé la maternité devenir un désert ?
Si vous doutez de ce phénomène, allez faire un tour sur WeMoms. Lisez. Comptez. Regardez combien de fois apparaît le mot ChatGPT.
Puis demandons-nous, collectivement : qu’est-ce que ça dit de nous ? Il fallait tout un village pour élever un enfant, peut-être que désormais il faut une IA pour accompagner la naissance de la mère ?
Cet article fait partie des réflexions de TISSELIA sur les transformations numériques dans les métiers de l’accompagnement social et éducatif. Pour approfondir ces questions, n’hésitez pas à nous contacter.
Références :
Khozaei, F., Carbon, C.-C., Islam, Q., & Ravari, Z. K. (2025). « Exploring the Perceived Social Support of ChatGPT among Female Migrants in the Gulf Countries: A Qualitative Analysis. » The Open Psychology Journal, 18.
McAlister, K., et al. (2025). « Moment for Parents: A Mood-Based Chatbot for Perinatal Mental Health Support. » Journal of Medical Internet Research.